Journal d'une âme suicidée..
Ne rien voir. Vivre, avancer, mais ne rien voir. Je me demande parfois quelle vision du monde j'aurais si j'étais aveugle. Si j'avais été aveugle, du temps où j'étais encore être humain. Aurais-je été plus douce, plus compréhensive ? Moins irritée du carnage des hommes et de l'assassinat de leur planète ?
Certainement. Si j'étais née aveugle, certainement que oui. Mais si j'avais perdu la vue en ayant connu les paysages... j'aurais été encore plus sombre et plus étouffée que ne l'étais, ne le suis déjà.
Ne rien voir. Un noir éternel. L'angoisse perpétuelle de l'inconnu.
Ne rien voir, ne plus savourer les doux reflets de la neige sur les montagnes, ne plus voir les rayons du soleil se mirer dans le bleu de la mer, ne plus apercevoir la course effrénée des nuages dans le silence, ne plus contempler un coucher de soleil ou les étoiles scintillantes.
Ne plus voir la personne à qui l'on parle, ne pas pouvoir lire dans ses yeux si elle est sincère ou non. Ne plus courir dans les bois, ne plus escalader des arbres, grimper des collines.
Ne plus se regarder dans le miroir, se dire que l'on est belle, sentir la force de son image. Ne plus voir les clins-d'oeil, les sourires, ne plus pouvoir lire les mots d'amour sur les lèvres d'un garçon. Ne plus voir la pleine lune qui illustrerait ces magiques instants.
Ne rien voir. Mourir de ne pas savoir.
Ce serait comme ne rien entendre. Si j'étais née sourde, aurais-je été plus douce, plus compréhensive ? Insensible au bruit des bombes et au cri de douleur des hommes ?
Si j'étais née sourde, certainement que oui. Mais si j'avais perdu l'ouïe en ayant connu le chant des cigales... J'aurais été encore plus butée et caractérielle que ne l'étais, ne le suis déjà.
Ne rien entendre. Un silence éternel. L'angoisse perpétuelle d'une absence de son.
Ne rien entendre, ne plus se souvenir du bruit des vagues sur les rochers, du clapotis de l'eau sous le soleil de midi, du plouf que l'on fait lorsqu'on plonge. Être en apnée continuelle, ne plus entendre le chant des oiseaux, le hennissement des chevaux, et le hurlement des loups.
Ne plus entendre ses musiques préférées, essayer de s'en rappeler, pais jamais aussi bien qu'en réalité. Ne plus entendre les chansons d'amour qui font pleurer ou rêver, les tubes de disco qui font danser et chanter, les disques de rock qui soulagent et décolèrent, les best of de Queen qui vous font sentir libre et sûre de vous.
Ne plus entendre le rire d'un enfant, d'un ami, ou même d'un inconnu. Ne plus pouvoir suivre une conversation normalement, obligée de regarder en face tout le monde pour comprendre ce qu'il se dit. Ne plus entendre le babillage de Mathilde au téléphone. Ne plus entendre des mots doux murmurés dans le creux de l'oreille, de ces mots porteurs de tendresse et de désir qui vous emmènent au septième ciel.
Voir les lèvres bouger mais ne rien entendre. Mourir de solitude.
Je suis soulagée d'être morte sans avoir eu à connaître une de ces deux situations. Si on m'avait demander de choisir lequel de mes cinq sens j'aurais accepté de perdre, j'aurais répondu sans hésiter la parole. Pas le goût, j'aime trop le chocolat et les bonbons acidulés. Pas le toucher, j'aime trop la sensation de l'eau sur ma peau et des douces caresses.
Donc, ça aurait été la parole. Si devenir muette aurait signifié juste ne plus pouvoir chanter mes chansons favorites, je me dis que ce n'aurais pas été grave : je les aurais chantées dans mon coeur...