Guetter l'aube
Au moment où je rédige ces lignes, mon ami, Raymond Estrade vient de perdre son épouse après une douloureuse maladie, et, dans ma communauté d’origine, une sœur a mis fin à ses jours.
L’épouse de Raymond guettait inlassablement l’aube d’une amélioration ; l’autre maman guettait l’aube d’un bonheur qui lui semblait impossible à atteindre.
Pour tous ceux qui n’ont jamais traversé « la vallée des larmes », il est difficile de comprendre les blessés de
Nous adhérons sans problème à une telle réflexion et nous compatissons aux malheurs d’autrui. Mais pour comprendre vraiment ce que ressent l’éprouvé, il faut, comme nous le rappelle Péguy, « y être passé ».
« Guetter l’aube » pourrait être le titre d’un livre, mais, dans cet article, il s’agit d’une expérience que j’ai vécue en milieu hospitalier : j’étais un malade partageant la vie d’autres malades.
Guetter l’aube, c’est l’attitude de tous les éprouvés qui ne parviennent pas à dormir la nuit et attendent avec impatience que la lumière du jour se lève. En effet, il n’y a rien de plus long qu’une nuit blanche. Dans le silence de la nuit, on perçoit les moindres bruits, des pas de la surveillante dans le couloir aux gémissements de certains malades.
Lors de telles veilles, on pense beaucoup à l’avenir qui devient incertain et au passé qu’on ne peut plus changer. Mais à quoi bon se morfondre ? N’y a-t-il pas mieux à faire ? Ne pourrait-on pas utiliser ces instants à d’autres fins, à prier notamment, en manifestant la même certitude qu’un David qui disait : « J’aime l’Eternel, car il entend ma voix, mes supplications » (Psaume 116 : 1) ?
Je ne parle pas, ici, des prières que nous faisons pour nous-mêmes, pour implorer notre guérison ; celles-la, nous ne les oublions pas. En revanche, pensons-nous toujours à notre compagnon d’infortune qui ne connaît pas la puissance d’une prière sincère ? N’oublions jamais que notre prochain, c’est celui qui a besoin de nous, là où nous nous trouvons !
Une nuit, je fus réveillé par les cris d’un malade qui ne cessait d’appeler sa maman. Le lendemain, j’appris qu’il était condamné. Ce fait ne nous rappelle-t-il pas Jésus à Gethsémané ? Il faisait nuit ; il était seul, car les disciples s’étaient endormis, et, saisi par l’angoisse, il soupirait : « Abba (c’est-à-dire papa), Père » (cf. Marc 14 : 36). L’épreuve nous pousse toujours à aller à l’essentiel, ce qu’on oublie bien souvent lorsqu’on est en bonne santé.
Quand le jour se lève, les bruits ne sont plus les mêmes. La vie semble reprendre.
Guetter l’aube, c’est l’attitude de tous les éprouvés qui attendent dans un lit, dans une case en Afrique, dans la neige au Pakistan, … Mais qu’attendent-ils ? Ils attendent que la nuit des souffrances physiques ou morales, voire les deux, cède la place aux premières lueurs d’une amélioration.
Ne pas se résigner, ne pas céder au découragement, rester fort comme l’ont écrit certains Pères de l’Eglise, car « la souffrance forge le caractère ». Je ne partage pas leur avis ; pour moi, la souffrance n’apporte rien, elle déshumanise et déstructure. Jésus n’a jamais exalté la souffrance, au contraire, il a lutté contre elle et a toujours choisi le parti de l’éprouvé. Aider, guérir, sauver ont été ses maîtres-mots !
S’il nous arrive de baisser les bras, de pleurer en silence, n’ayons pas peur, nous ne sommes pas seuls, notre Seigneur a promis d’être avec nous jusqu’à la fin des temps (cf. Matthieu 28 : 20). Il nous accompagne sur le chemin de la vie et, si, comme jadis les disciples d’Emmaüs, nous ne sentons pas immédiatement sa présence à nos côtés, nous savons néanmoins qu’il nous conduit vers notre patrie céleste, là où « il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur » (cf. Apocalypse 21 : 4).
Guettons l’aube de ce merveilleux matin et méditons cette belle pensée de Maurice Bellet, prêtre, théologien et philosophe, rédigée lors de sa traversée de la nuit :
« Je voudrais bien, je voudrais bien, de cette traversée, avoir gagné au moins ça : d’avoir perdu le goût des choses vaines. »